Synthèse d’interviews de Claude Bébéar, 2009-2010
Les raisons de la Crise
Les raisons de la crise sont à rechercher essentiellement aux États-Unis. Le fondement de cette crise, c’est la cupidité des Individus et des Institutions financières. C’est aussi la perte du bon sens : quand un président annonce que tous les Américains doivent être propriétaires de leur maison, c’est un rêve éveillé. […]
Ce qui me frappe avant tout dans cette crise, c’est la formidable perte de bon sens des acteurs. Regardez ces fameux crédits subprimes : ils consistaient à prêter à des gens qui n’ont pas les moyens de rembourser leurs dettes ! Regardez aussi ce qui se passe avec les produits dérivés et autres sophistications financières : plus personne n’est capable de dire quels sont les risques et qui les porte. Avec un tel cocktail, il n’était pas besoin d’être grand clerc pour prévoir que l’on allait au-devant de gros problèmes… […]
En réalité, on peut montrer du doigt l’ensemble des acteurs : les agences de notation, qui n’ont pas bien fait leur travail ; les banques, qui se sont trop reposées sur les notations des agences ; les hedge funds encore, dont beaucoup sont de purs spéculateurs… Tous ont largement contribué à déséquilibrer l’économie.
AIG et les produits « toxiques »
AIG a perdu 60 milliards au quatrième trimestre ? Où est la surprise ? Cet « assureur » américain est sorti de son métier, par goût du lucre, pour trouver les rendements que son métier de base ne lui apportait pas forcément. AIG a fait de la location-bail d’avions, puis des produits dérivés, dans des volumes (450 milliards de dollars) et des conditions qui échappaient à tout contrôle. Mêmes causes, mêmes effets chez Citigroup, qui a développé énormément de produits « toxiques ». Quel est le problème avec ces produits ? Leur traçabilité impossible : personne n’est capable d’identifier précisément quel emprunteur et donc quel risque se cache derrière. On ne sait pas davantage comment ils évoluent selon que tel ou tel paramètre bouge.
La Cupidité
[Il y a ] une responsabilité collective. C’est avant tout la cupidité et la perte de bon sens de tous les acteurs du système qui sont en cause : les investisseurs, qui exigent des retours irréalistes, les agences de notation, qui jouent un rôle ambigu, ou enfin les régulateurs, qui ont laissé la finance perdre tout bon sens. C’est évident en ce qui concerne les crédits subprime. […]
Est-ce que c’est le capitalisme qui n’est pas moral ou est-ce que ce sont les gens qui sont trop cupides ? Le profit est un moteur irremplaçable pour la plupart des gens. La question est de savoir comment réguler pour éviter les excès. Mais il ne faut pas mettre trop de régulation pour ne pas tuer le moteur. La crise est liée à une cupidité des organismes, des fonds d’investissement qui veulent des profits à 15 % quand la croissance est à 2 %. Il y a des mesures à prendre, des réglementations à revoir : il faut que les Etats fassent leur métier.
La Dictature du Court-terme
Ce qui est nocif pour l’économie, c’est la spéculation, le court-terme. Il faut donc réglementer tout ce qui obère une vision de moyen et long-terme. En cela, une révision en profondeur des nouvelles règles comptables est indispensable. […]
Aujourd’hui les fonds d’investissement recherchent des rendements à court-terme, ce qui va à l’encontre des intérêts des entreprises. Existe-t-il encore de vrais investisseurs, des actionnaires qui assurent leur responsabilité de partenaire de l’entreprise ? Des stakeholders plus que des stockholders ? […]
La Bourse
La Bourse n’a jamais été faite pour donner la valeur d’une entreprise. C’est un lieu d’échanges où se rencontrent ceux qui veulent vendre quelques actions et ceux qui veulent en acheter. […]
[Quand il s’échange] une faible partie d’entreprise – quelques pour cent du capital – le prix de l’échange peut être très éloigné de la valeur réelle de l’entreprise. […]
À la Bourse, la cotation en continu a remplacé le fixing. Avec quel intérêt, si ce n’est d’encourager la spéculation ? […]
La valeur boursière est très volatile. Tous les jours, une batterie d’informations vient en changer l’appréciation : indice de confiance des consommateurs du Michigan, faiblesse de la bourse de Tokyo… et je ne sais encore quelle baliverne qui n’a rien à voir avec le métier de l’entreprise qui nous intéresse. Agressée par ces informations, la bourse s’affole et change d’avis à une vitesse stupéfiante. Les investisseurs paniquent ou s’enthousiasment et le cours de l’action fluctue alors que l’activité actuelle ou raisonnablement prévisible de l’entreprise n’est en rien concernée.
La Bourse est – croient certains – le thermomètre de l’activité économique. Mais c’est un thermomètre qui panique ou réconforte le malade. C’est un thermomètre dangereux parce que c’est souvent lui qui donne la fièvre.
Les Marchés
Il y a eu, aussi, une mauvaise analyse de la mondialisation : car les marchés livrés à eux-mêmes ne sont pas efficients, contrairement à ce que certains idéologues ont voulu nous faire croire. Ils se trompent. Et les gouvernements ont laissé faire. […]
[Alan Greenspan, éminent président de la Réserve fédérale, pensait que les marchés avaient toujours raison, qu'il suffisait de les laisser s'autoréguler. Il avait complètement tort]. Croire que les marchés sont toujours efficients, c’est une erreur. Ce sont de bons instruments de valorisation des entreprises sur le long terme. Mais, lorsqu’il s’agit d’apprécier les décisions stratégiques ou d’investissement, ils ont presque toujours de mauvaises réactions. […]
Les dirigeants d’entreprise sont bien trop à l’écoute des marchés boursiers. Si j’avais écouté les marchés, jamais je n’aurais bâti Axa ! À chaque nouvelle acquisition, ils nous ont sanctionnés, car ils n’avaient aucune vision stratégique.
Les Normes Comptables
Il n’est pas interdit d’être intelligent et, en tant qu’investisseur, de former son propre jugement sur la valeur d’une entreprise, au-delà de ce que disent des normes comptables qui n’ont pas de sens. Car ces normes imposent de retenir le prix en Bourse comme valeur pour les actifs d’une compagnie d’assurances, par exemple. C’est idiot. […]
L’investissement se fait de moins en moins en actions. Il y a une rupture par rapport au rôle important que les assureurs ont pu jouer jadis dans le soutien à l’économie. Il y a dix ans, 30 % des actifs des compagnies britanniques étaient placés en actions. Aujourd’hui, c’est 0 %. Aux États-Unis, de nouvelles règles comptables ont poussé les compagnies d’assurances à cesser d’investir dans les actions et l’immobilier. Il aurait fallu davantage monter au créneau lors des débuts des normes IASB […]
Comment comprendre alors que les ayatollahs de la comptabilité considèrent que pour une action que l’on détient, on doit porter à son actif la valeur donnée par la bourse, ce qui se justifie seulement dans le cas où l’on doit la vendre en bourse dans un délai très bref ?
Les Comptes Trimestriels
Imposer à des entreprises cotées en Bourse, par exemple, de publier des comptes trimestriels est absurde. Cela sert seulement aux spéculateurs et va à l’encontre d’une vraie stratégie d’entreprise. D’ailleurs, des sociétés comme Coca-Cola ou Porsche ne diffusent plus de comptes trimestriels. […] Dans quel métier la publication de comptes trimestriels peut-elle avoir du sens ?
La Finance
La finance ne crée pas de valeur, au sens propre. Son rôle, c’est d’aider l’économie. Le développement de l’entreprise doit s’appuyer sur des actionnaires et non pas sur des investisseurs qui achètent une action le matin et la revendent le soir. Le capitalisme est contraint d’avoir des règles éthiques : tenir ses engagements, respecter les clients, les collaborateurs… Mais il est clair que certaines règles doivent être changées.
Les PDG
Les entreprises ont leur propre rythme, qui relève du moyen et du long terme. Mais elles subissent, depuis quelques années, la dictature du court terme. Voyez, par exemple, les comptes trimestriels. Tout le monde sait qu’ils n’ont aucun sens pour les sociétés. Or de plus en plus de chefs d’entreprise sont obnubilés par cette échéance, au point de sacrifier certains investissements pour enjoliver leurs résultats immédiats. Regardez les fonds de pension : voilà quinze ans, ils conservaient leurs titres en moyenne sept ans. A présent, c’est moins de sept mois. Lorsqu’un chef d’entreprise est obsédé par la cotation de son titre, il ne s’occupe plus des choses importantes. Je me souviens du PDG de Richemont, Johann Rupert, qui me disait : « Je ne regarde jamais mon cours de Bourse, cela me pousserait à prendre des décisions idiotes. Je demande simplement qu’on m’alerte en cas d’incident grave. » […]
C’est toujours difficile [pour un PDG de résister à cette pression], mais un bon manager doit être capable de le faire. Je suis malgré tout assez optimiste : j’observe de plus en plus de dirigeants qui savent dire non, qui refusent de se mettre à genoux quand le marché leur réclame 15 % de rentabilité.
Les Régulateurs
Au cours des dernières années, on a vu se créer un décalage important entre la rapidité de la mondialisation et la lenteur avec laquelle les régulateurs s’y sont adaptés, car ces derniers avaient le sentiment que les choses allaient finir par s’ajuster d’elles-mêmes.
Chacun a sa part [dans cette crise], mais ce sont sans conteste les régulateurs qui ont le plus gravement failli, à commencer par Alan Greenspan. Sa politique d’argent facile a eu les conséquences très néfastes que nous voyons aujourd’hui.
Ils se sont montrés trop passifs. Par exemple, quand les institutions financières ont sorti de leurs bilans certains produits sophistiqués et très risqués, afin de respecter la réglementation bancaire internationale, les régulateurs n’ont pas réagi. Par ailleurs, la responsabilité réside également dans les nouvelles règles comptables, qui sont clairement ineptes. On évalue désormais les actifs à la valeur instantanée donnée par le marché. En période de crise boursière, les actifs financiers voient leur cours s’effondrer, ce qui entraîne une baisse de la valeur apparente des entreprises et alimente ainsi la chute. Mais ces mêmes normes comptables ont également des effets pervers en cas de bulle spéculative, qui fait monter les cotations et donc la valeur apparente des entreprises, alimentant ainsi le phénomène haussier sans rapport avec la véritable création de richesse liée à l’activité des sociétés.
Solvabilité 2
Solvabilité 2 n’est pas satisfaisante, il faut nettement l’améliorer, d’ores et déjà manager Solvabilité 3. Les assurances, comme les banques, se sont fait imposer une réglementation sans suffisamment participer à son élaboration.
Les Bonus
Je suis scandalisé par [les bonus impressionnants versés aux traders]. Le cynisme et l’arrogance de certaines banques américaines sont choquants, pour les Etats-Unis, et pour le monde entier qui a été précipité dans la crise par les agissements de ces organismes. Ce n’est pas le problème essentiel de la crise. Mais il y a de l’indécence là-dedans. Comment se fait-il que des intermédiaires puissent avoir des rémunérations aussi colossales, bien plus importantes que ceux qui créent de la richesse ? Il faut se demander si, par hasard, la rémunération de ces organismes n’est pas disproportionnée. Il faudrait qu’elle soit liée aux résultats à moyen et long terme des opérations qu’on a faites et non pas aux résultats instantanés.»
Le Rôle de l’assurance et le métier d’Actuaire
Avec la financiarisation des marchés, le rôle de l’assureur n’est plus simplement de couvrir le risque technique, mais aussi le risque d’actifs. Auparavant, le métier d’actuaire était relativement simple : il s’agissait d’évaluer le risque technique et d’assurer sa bonne couverture. Son champ d’action s’est élargi : de secondaire, la gestion du risque des actifs est devenue essentielle. L’actuaire ne peut donc pas en rester à ce qu’il a appris pour passer ses examens. À l’instar des Américains, les Français doivent investir dans la formation permanente pour s’adapter aux évolutions de l’économie et des techniques. À l’origine, les actuaires étaient essentiellement présents sur la vie, puis ils sont intervenus sur l’IARD et, aujourd’hui, on en retrouve de plus en plus dans les banques et les sociétés de gestion d’actifs.
Les Enseignements de la crise
[Tous les enseignements n’ont pas été tirés de cette crise] et cela me préoccupe. Comme à chaque fois, on repart business as usual. Les lobbies jouent contre les mesures de régulation envisagées, privilégiant le court terme et les dispositifs favorisant la volatilité des marchés. On va à fond dans le mark to market [valeur de marché]. Ainsi, dans l’assurance, le passif s’apprécie plutôt sur le long terme, mais les nouveaux systèmes comptables encouragent une approche à court terme de l’actif, créant un dysfonctionnement dangereux. Les assureurs doivent le combattre.
Les Réformes
Il faut mettre en place un organisme International, une sorte de gendarme financier mondial, qui puisse servir de régulateur et luter contre les spéculations, sur les matières premières en particulier. La spéculation et le court-termisme sont les ennemis de l’économie. De même, Il serait temps de penser à la création d’un panier de monnaies de référence pour mettre fin au désordre monétaire actuel.
© Le Figaro, L’Express, L’Argus de l’Assurance, Institut Montaigne, Association Aspen France
Mercredi 26 mai 2010 à 16:14
Comment ne pas être d’accord avec Claude Bébéar?
Concernant SII, à mon avis les prémisses de la future crise dans le secteur des assurances sont là: court-termisme des analyses, dictature des valeurs de marché, risque que les modèles internes deviennent des boites noires, les superviseurs n’ayant pas nécessairement les moyens de tous les contrôler, hétérogénéité, inadéquation de modèles standards dans certains cas, etc. Sans compter l’absence actuelle de statut des actuaires qui seront chargés d’auditer ou de contrôler « comment cela fonctionne dans l’entreprise ».
Lundi 31 mai 2010 à 12:26
Sur ce sujet je partage tout à fait cet avis, j’y ajouterais également le fait qu’un grand nombre de « vendeurs » ne comprennent pas ce qu’ils vendent et leurs clients encore moins…