Par Jean Berthon, Président de l’AFIR, Discours d’introduction du 18e Congrès de l’AFIR – 1er octobre 2008
Franz Kafka a dit « Les idées s’enflamment mutuellement, comme des étincelles« .
Mais, n’est-il pas étrange d’être ici et de discuter de modèles, de statistiques, de mathématiques, d’analyse des risques alors que le système financier mondial est en train de chanceler – si ce n’est de sombrer - dans l’une des plus effroyables tempêtes qu’il a affronter depuis plusieurs siècles ?
Alors comment nous sommes-nous retrouvé dans cette situation ? À cause de trop de mathématiques, de finance, de modélisations erronées, trop de cupidité, trop de liberté, d’insuffisances de contrôles, d’un manque de transparence, d’un échec de la gouvernance – au niveau de l’entreprise comme au niveau de l’État –, d’incompétence?
Un peu de tout cela, en fait.
Trop de math dans la finance : nous aimons tous les mathématiques et nous pensons tous que les analyses mathématique et statistique sont les meilleurs outils pour comprendre et mesurer les risques. Et nous avons raison. Sauf que le comportement humain s’écarte dans certains cas de la rationalité et devient alors complètement impossible à prédire. Eh bien, les prix sur un marché sont le résultat d’une multitude de comportements rationnels et irrationnels variés. Et dans ces cas, je ne pense pas que les mathématiques ou les statistiques puisent beaucoup nous aider. Ainsi, nous devrions nous appuyer sur nos modèles et les données, mais pas trop. Prenons l’exemple des produits dérivés : combien d’hypothèses le modèle doit-il comporter pour qu’il soit considéré comme juste ? Sont-ils en réalité justes ? Non, et les modèles peuvent simplement nous donner une estimation du prix mais pas le vrai prix.
Une autre histoire, à propos de modélisation erronée ou d’incompétence. Je me souviens un jour avoir eu une discussion avec un spécialiste des fusées très talentueux et brillant qui travaillait dans une grande banque française. Il voulait me vendre un produit à taux variable inversé. Ils avaient développé un beau modèle pour tarifer ces produits et ils essayaient de me montrer l’utilité d’un tel produit lorsque les taux d’intérêt baissent (la courbe de rendement était plate à l’époque). Ainsi, sur le coupon nous étions supposés gagner beaucoup d’argent en raison de l’effet inverse. Mais qu’en est-il de la valeur du zéro coupon lié ? À l’évidence, si la courbe de rendement devenait trop raide, nous perdrions beaucoup d’argent sur cette partie de l’obligation inversée et beaucoup plus que nous aurions gagné sur l’autre partie. Mais il n’avait pas prévu cela. Ils ont ainsi réalisé beaucoup de distributions inadaptées (pas à moi), et ils ont perdu leurs clients après qu’ils aient perdu beaucoup d’argent en raison de la rotation de la courbe des rendements.
Trop de cupidité : je n’ai pas à autant développer. Vous savez tous ce dont je veux parler. Je ne blâme pas le jeune trader d’essayer de maximiser sa richesse. Je blâme son patron et toute sa hiérarchie de lui donner la possibilité de le faire par le biais de systèmes de rémunérations où on ne peut que gagner et jamais perdre. Et je blâme aussi le conseil d’administration, les organismes de contrôle et les politiques de laisser faire cela.
Trop de liberté dans la salle des marchés, manque de contrôles. Je vous raconter une autre histoire. Il y a 15 ans – je m’en souviendrai toujours –, un important banquier français, patron d’une banque considérée à l’époque comme étant la banque la mieux dirigée, a déclaré devant un large public d’autres banquiers qu’il ne pouvait pas expliquer 60 % des profits des la banque parce qu’il était incapable de comprendre comment ils avaient été faits dans l’activité de produits dérivés. 15 ans plus tard, il, ou plutôt sa banque, a perdu 5 milliards d’euros en raison d’une fraude présumée.
Mais pensez-y : dans presque tous les pays du monde, les deux chefs d’une banque doivent être acceptés et agréés par l’instance de régulation. Ils doivent avoir démontré leur capacité à gérer une entreprise, doivent être honnêtes, etc. Qu’est-ce qui empêche ces instances de régulation de demander à chaque candidat quelle sera sa politique en matière de rémunération pour les traders et autres golden boys. Et de décider que les risques dans une banque où il existe un système de rémunération basé sur le profit à court-terme sans limites sont trop élevés et que, par conséquent, ces personnes ne sont pas autorisés à gérer cette banque ? Et pourquoi ces grands banquiers ne devraient-ils pas également passer un examen et obtenir un certificat de compétence ? Cela est déjà nécessaire pour exercer certaines professions. Pourquoi les banquiers échapperaient-ils à cette règle ?
Manque de transparence : il est difficile de croire, et j’espère que ce n’est pas vrai, que les banques ne savent pas exactement quelle est leur exposition aux risques de crédit. Mais où sont les chiffres? Tous les acteurs devraient les connaître pour savoir si la panique est ou non justifiée. S’il n’y a pas de communication au public, comment peut-on être sûr que la banque X ne sera pas à l’avenir l’objectif de la spéculation en raison de son exposition supposée à de tels risques?
Incompétence : ces types achetaient et vendaient des produits dont ils ne connaissaient rien. Ils se basaient sur la notation accordée par les agences et les agences n’avaient pas assez de temps pour analyser les produits afin de les noter correctement.
Comme dit un vieux banquier, Emilio Botin, qui a jusqu’à présent prouvé sa compétence dans le secteur bancaire espagnol : « Si vous ne comprenez pas totalement un instrument, ne l’achetez pas. Si vous n’achèteriez pas pour vous-même un produit spécifique, n’essayez pas de le vendre. Si vous ne connaissez pas bien vos clients, ne leur prêtez rien.» Que faire de plus pour ne pas oublier ces mots ?
À l’AFIR, il me semble que nous pouvons proposer des thèmes de recherche sur certains aspects de cette crise qui n’ont pas été suffisamment étudiés par ailleurs. Je pense à la recherche dans le risque de liquidité et la protection contre l’illiquidité, les travaux sur la structure du marché, l’évaluation des actifs et passifs en tenant compte de la duration réelle de la dette couverte par l’actif ou le portefeuille d’actifs, et pas seulement la valeur de marché, en particulier quand il n’y a plus de marché actif et liquide, l’évaluation actuarielle des CDS et de nombreux autres sujets, la réglementation, les exigences de solvabilité dans le secteur bancaire et financier, et ainsi de suite.
Mais cette crise ne devrait pas nous détourner d’un autre objectif, qui est d’élargir notre champ de compétences à des secteurs en voie de développement tels que les risques opérationnels, l’analyse des risques en finance d’entreprise, de manière plus générale la Gestion des Risques dans l’Entreprise, thèmes qui sont au cœur de ce colloque.
En tant qu’actuaires, nous pouvons apporter beaucoup à ce monde fou de la finance mondiale. Les actuaires ont un cachet particulier qui se caractérise par ce que nos collègues australiens ont mis au point : le cycle de contrôle actuariel. Analyser les données et leur exactitude, faire un modèle, le tester, le peaufiner, l’appliquer à de nouvelles données, analyser les résultats, et ainsi de suite … Les actuaires savent que les modèles sont imparfaits, et ils savent combien il est important d’obtenir de bonnes données. Ils ne veulent pas tout comprendre ou tout expliquer, ils veulent simplement arriver à composer avec l’incertitude.
Ils sont également organisés en une profession mondiale, avec un code d’éthique et des règles professionnelles qui doivent garantir un haut niveau d’intégrité, de transparence et d’humilité : le modèle de boîte noire est mort, et nous savons maintenant que nous ne savons rien.
En raison de la particularité de la profession actuarielle, je pense qu’un immense boulevard nous est désormais ouvert et que nous pourrons devenir, si nous le voulons, un acteur majeur sur les marchés financiers et le secteur bancaire, et non plus seulement dans le secteur de l’assurance.
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